samedi 3 mars 2012

Confucius et les Mitsvot ou, l’homme qui ambitionnait de devenir un Mensch, un Junzi


Qui n’a pas entendu parler des Mitsvot ? Il y en a d’innombrables. Les Sages en ont comptabilisé 613;   Taryag en hébreu, pour reprendre la numérologie hébraïque. La classification la plus courante consiste à les scinder en deux catégories : Les « Faire » (Mitsvot Assé) et,  Les « Pas Faire » (Mitsvot Lo Taassé). Il y en a   248 d’un côté et 365 de l’autre. » Honores ton père et ta mère », serait un Commandement positif et,   « Tu ne commettras pas de rapt », qui est  la véritable signification de « Tu ne voleras point »  serait une Mitsva négative.  Et, ainsi de suite, si ce n’est que je n’aime pas trop la distinction entre positif et négatif, comme si les Mitsvot Assé avaient de la valeur et  les autres pas du tout.
Il existe une autre classification : les Misvot ben Adam lé Havéro, entre l’homme et l’homme, et les Mitsvot ben Adam la Makom, que l’on traduit généralement par « entre l’homme et dieu ». Le Rambam,  Maïmonide,  qualifie différemment la seconde série de Mitsvot. Il considère en effet que les Mitsvot entre l’homme et D. sont en fait les Misvot entre l’Homme et lui-même, dans la mesure où leur finalité n’est certes pas d’avoir une quelconque influence sur dieu, qui n’en a cure, mais de nous transformer et de nous développer, nous mêmes. Respecter, par exemple le Shabbat parce que D. s’est « reposé » ce jour,  n’influe en aucune façon sur le Créateur, qui selon moi , et d’autres , ne connait pas la fatigue, mais, a une incidence certaine sur la structuration de l’homme qui respecte le Shabbath, reprenant ce jour là des forces et, consacrant un septième de son temps à autre chose qu’à trimer.
Il est intéressant de noter que si le mot Makom, le Lieu, est un des termes par lequel on désigne D. il signifie aussi en hébreu courant « revenir au point de départ, remettre quelque chose à l’endroit d’où il vient et auquel il appartient ». Léahzir la makom, remettre en place. Donc, la définition du Rambam se tient et le choix de désigner D. par Makom dans ce cas précis, n’est évidemment pas fortuite; on aurait pu désigner D. par un autre de ses innombrables noms.
Cette conception rejoint une très belle phrase de Martin Buber (Buber 1965, page 219) qui dit: « We have recognized that just the same Thou that goes from man to man is the Thou that descends from the divine to us and ascends from us to the divine »
Laquelle des deux séries de Mitsvot est la plus importante ? Il est dit que le Jour de Kippour, communément appelé « Grand Pardon », les inconvenances envers D. sont pardonnées, mais les  indélicatesses (j’utilise ce mot à dessein n’aimant ni le mot faute ni le mot péché) envers son prochain ne le sont pas, à moins d’avoir entrepris auparavant la démarche de se faire pardonner par lui. Autrement dit,  D. n’intervient pas dans les querelles humaines ; à chacun de faire son boulot en apaisant le ressentiment de l’Autre vis-à-vis de soi. Il est évidemment plus aisé de se rendre à la synagogue le jour de Kippour rempli de bonnes résolutions … vis-à-vis de D. et de zapper sciemment ou inconsciemment toutes les crasses que l’on a pu commettre envers ses semblables
En parallèle aux Mitsvot qui proviennent du verbe « commander »Létsavot, il existe un autre concept fort dans la tradition juive, plus méconnu, qui s’appelle les Midot du verbe mesurer, Limdod.  Qu’est ce que ces mesures et en quoi ont-elles un quelconque rapport avec l’homme? Il s’agit de la juste mesure ou de la mesure juste qui doit régir les choses et le comportement des hommes Rapportez-vous à mon article sur juste milieu ou milieu juste.
De la même façon où une mesure, Mida, mesure, par exemple, avec précision les dimensions du Tabernacle ou du Chandelier du Temple, possèdant ainsi  un sens, face à une situation donnée, un Homme authentique doit se comporter d’une certaine façon (les tolérances sont admises pour les humains) et s’il se comporte différemment, il a tout faux ; comme une mesure erronée, qui ne signifie plus rien.
Les Sages se sont de tout temps demandé si les Mitsvot précédent les Midot ou, inversement. Les discussions sur ce sujet  abondent. Mais il me semble qu’au moins trois choses sont claires: Les 613 Mitsvot Commandements ont été communiquées aux Hébreux au Mont Sinaï,  à un moment précis de l’Histoire (même si quelques unes sont antérieures au don de la Torah) or, il devait bien exister des normes de comportement avant ce jour.  Les autres peuples de la terre qui n’ont pas pris sur eux le joug des Mitsvot  doivent bien posséder  quelque chose qui les remplace et, enfin, si un Hébreu a un comportement de sagouin ou un comportement  sanguin , les Mitsvot qu’il pourrait accomplir ont-elles une valeur et peuvent-elles être accomplies correctement ?
La pratique des Mitsvot réclame en règle générale à la fois un apprentissage, une maturité et même une certaine intelligence pour en saisir les nuances et leur juste application. Les Midot, par contre peuvent être travaillées dès le plus jeune âge. D’où l’expression « acquérir de bonnes midot ». Comme si on pouvait en acquérir des mauvaises !!
Les éducateurs juifs ont toujours été à cheval sur les Midot, qui devaient être enseignées aux enfants dès l’âge le plus tendre. En effet,  la Torah (Berchith 8/21) nous dit que Yétser Lév Haadam Ra Minéourav. L’homme ne naît pas bon, ou, plus précisément et littéralement, l’enfant, lui, naît carrément mauvais, car ses pulsions négatives l’entraînent vers le mal. Cette vision qui pourrait choquer certains, ne doit pas être comprise comme un constat d’échec pessimiste. Et alors, si l’enfant est mû par des penchants peu sympathiques, il a toute la vie devant lui pour s’améliorer !!
C’est à cette amélioration que se sont penchés les maîtres chargés de l’éducation des jeunes enfants.
J’ai découvert une bonne classification dans le siteallianceforjewishearlyeducation.org ordonnée par Madame Frieda Hershman Huberman qui a développé  une liste de 18 Top Mitsvot et Midot particulièrement adaptés aux très jeunes enfants.  Il va s’en dire que le classement est par ordre alphabétique et non par ordre d’importance. Cette liste combine mitsvot et midot ; autrement dit ce qui a été ordonné par D. au peuple hébreu au Mont Sinaï et, les midot ; disons, les traits de caractère, pour faire simple, que l’enfant doit travailler afin de se comporter à la fois en Juif et en Ben Adam, en fils de l’homme. Je vous les reproduis :
Bal Tashchit,   Ne pas gaspiller ou détruire inutilement
Bikur Cholim,  Rendre visite aux malades
Chaver/Dibbuk Chaverim, Etre un bon ami, fidèle en amitié
Emet, Vérité, fiabilité
Chesed/G’milut Chasadim,  Montrer de la gentillesse, bonté
Derech Eretz, Devenir unMensch, être courtois et agréable
Erech Apayim, Ne pas se mettre en colère, être tolérant
Hachnasat Orchim, Hospitalité, accueillir l’étranger
Hashavat Avaida, Retourner les objets perdus à leur propriétaire
Hiddur P’nai Zakain, Respecter les anciens
Kibud Habriot, Horim Umorim, Respecter les hommes, honorer les maitres et les parents
Rodeph Shalom,  Rechercher la paix
Samai-ach B’chelko, Etre content de ce que l’on possède, de son sort
Seiver Panim Yafot, Présenter un visage, un abord agréable
Sh’mirat Haozen, Savoir écouter, éviter d’écouter les commérages, les ragots
Shmirat Halashon,  Faire attention à ce que l’on dit
Tzaar Ba’alai Chayim,  Montrer de la gentillesse envers les animaux
Tzedakah,  Agir avec justice, partager avec les pauvres
Que constate t-on  et quel est leur commun dénominateur ? En un mot on pourrait dire : Comment devenir un Mensch ? Le mot Yiddish Mensch est un mot magique, difficilement traduisible, même en hébreu, et qui trouve sa meilleure définition, selon moi, en anglais et, en… chinois, grâce à deux personnages éminents qui sont respectivement Kipling et Confucius.
Vous connaissez tous le fameux poème de Kipling « You’ll be a man my son », vous connaissez peut-être moins la définition que donne Confucius au terme Junzi. Elle en vaut le détour:
Confucius commence par préciser que qu’atteindre le niveau de Junziest proprement impensable, même pour lui :   « La voie de l’homme de bien consiste en trois choses que je n’ai pas pu réaliser : son humanité ne connait pas le trouble, sa sagesse ne connait pas le doute, son courage ne connait pas la peur » (Lunyu XIX 28) Cependant «  l’homme de bien étudie pour se perfectionner dans la Voie (Lunyu XIX 7)
« Le Maître parlait rarement du profit, du destin, de la vertu d’humanité » ou, selon d’autres traducteurs : « Le maître ne parlait que rarement d’intérêt, que ce soit à propos de la destinée ou du sens de l’humanité » (cf A. Lévy) ; « Le maître parlait rarement de profit. Il célébrait la volonté céleste et l’humanité. » (cf P. Ryckmans)  (IX.1)
Tzeu koung ayant demandé ce que doit faire un homme honorable, le Maître répondit : « L’homme honorable commence par appliquer ce qu’il veut enseigner ; ensuite il enseigne. »( II.13)
Le Maître dit : « Le sage est calme et serein. L’homme de peu est toujours accablé de soucis. » (VII.36)
« Le Maître était affable mais ferme, imposant mais sans dureté ; courtois mais sans affectation ». (VII.37)
« Un homme honorable a surtout soin de trois choses : éviter la violence et l’insolence dans ses attitudes et dans ses gestes, garder une expression qui inspire confiance, prendre un ton dénué de vulgarité et de bassesse. Pour ce qui est des vases rituels de bambou ou de bois, il y a des officiers pour en prendre soin. » (VIII.4)
« L’homme honorable honore les sages, et est indulgent envers la multitude ; il encourage par des éloges les excellents et a compassion des faibles » (XIX.3)
Le Maître dit : « Chercher à plaire aux hommes par des discours étudiés et un extérieur composé est rarement signe de plénitude humaine. » (I.3)
Tseu koung ayant interrogé Confucius sur l’amitié, le Maître dit : « Avertis tes amis avec franchise, et conseille les avec douceur. S’ils n’approuvent pas tes avis, arrête, plutôt que de risquer un affront. » (XII.22)
Ien Iuen ayant interrogé Confucius sur la vertu d’humanité, le Maître répondit : « Se maîtriser soi-même, et revenir aux rites de la courtoisie, c’est cela le sens d’humanité. » Ien Iuen dit : « Permettez-moi de vous demander quelle est la méthode à suivre. » Le Maître répondit : « Ne rien regarder, ne rien écouter qui soit contraire aux rites de la courtoisie ; ne rien dire, ne rien faire qui soit contraire aux rites de la courtoisie. (XII.1)
en quoi consiste la lucidité. Le Maître répondit : « Ne pas se laisser imprégner par les calomnies, ni se laisser meurtrir par les accusations ; cela peut s’appeler lucidité. (XII.6)
Ki Tzeu tch’eng¹ dit : « L’homme honorable l’est par nature. Qu’a-t-il à faire de la culture ? » Tzeu koung répondit : Culture et nature sont indissociables l’une de l’autre. Une peau de tigre ou de léopard ne se distingue pas d’une peau de chien ou de brebis, quand le poil est raclé ». (XII.8)
Tseng tzeu dit : « L’homme honorable rassemble autour de lui des amis grâce à sa culture, et les amis le renforcent dans la vertu d’humanité. » (XII.23)
Et ainsi de suite ; les caractéristiques de l’homme qui aspire à l’humanité abondent dans les Entretiens et chez les principaux successeurs de Confucius ; notamment  Meng Zi, baptisé Mencius par les Chrétiens.
Vous me rétorquerez que les Mitsvot sont spécifiquement réservées  aux Juifs et ne concernent en rien les autres peuples de la terre. Cela est exact pour  ce qui concerne les Commandements liés à la terre d’Israël  et au Temple, celles qui concernent ses Fêtes, celles qui se rapportent à des normes de pureté familiale ou à l’alimentation. C’est bien les Hébreux qui ont été délivrés d’Egypte et c’est eux seuls qui  doivent aimer et respecter  D. qui les a sortis de l’esclavage. Mais toutes les autres Mitsvot associées aux Midot, qui ont pour fonction de transformer l’homme en Mensh, autrement dit en quelqu’un « qui porte à l’achèvement les potentialités de son humanité » ( Michéle Moioli  «  Apprendre à philosopher avec Confucius page 123) sont de nature universelle. Or le personnage qui a le mieux défini cet homme pleinement humain est incontestablement  Confucius, à travers sa définition du Junzi.
Confucius nous raconte, qu’étant jeune, et pauvre,  il ne tirait pas sur tous les oiseaux qui étaient dans leur nid, ni ne péchait au filet, mais à la ligne. Tuer et prendre tous les animaux était contraire à sa volonté, et il ne le faisait pas. A partir du comportement de cet homme vis-à-vis des animaux on peut déduire comment il se comportait envers les humains. Ça c’est un Mensch.  Avis aux petits enfants et aux écologistes de tous poils.

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